Culture -

Publié le 19/09/2008 | 15:51

Musique : Le voyage abyssal de Jacques Schwarz-Bart

Par Maité KODA

Deux ans après le succès de Soné ka la, le musicien guadeloupéen, adepte du gwo ka jazz, revient avec son nouvel album Abyss, dont les influences s’étendent du classique au gnawa. Rencontre.

JPG - 6,8 ko 2008 Service Presse Muriel Vandenbossche Saxophoniste de jazz, Jacques Schwarz-Bart se destinait à la base à une carrière dans la haute administration. Le fils de l’écrivain juif André Schwarz-Bart auteur du Dernier des Justes, (prix Goncourt en 1959) et de Simone Schwarz-Bart, écrivain guadeloupéenne, auteur de Pluie et vent sur Télumée Miracle a pourtant opté sur le tard pour une carrière artistique.


A vingt-sept ans, il entame des études musicales et une carrière professionnelle. Après avoir joué aux cotés de musiciens à la renommée internationale, il se fait remarquer lors d’une collaboration avec Roy Hargrove et du RH Factor. Ce n’est qu’après cette reconnaissance qu’il se lance dans la composition de son premier album Soné ka la, sorti en 2006. Il y allie les deux musiques qui le passionnent depuis toujours, le jazz et le gwo ka.
Sorti en septembre, son nouvel album Abyss, renoue avec le concept, tout en offrant des sonorités plus mystiques et profondes que son précédent album.

Pourquoi avoir intitulé cet album Abyss ?
Jacques Schwarz-Bart : Cet album est dédié à mon défunt père, André Schwarz-Bart qui était lui-même un puits de science et d’inspiration. De ma vie entière, je crois n’avoir jamais rencontré quelqu’un qui me fasse cette impression d’être connectée à l’infini, d’où ce titre. L’album est une prière de célébration de sa vie, et de la vie en général. Il revêt en même temps une mélancolie face au départ de ceux qui nous ont quitté.


D’autre part, Abyss est fondé essentiellement sur des morceaux que j’ai écrits, des émotions qui me sont venues du monde aquatique. Un monde découvert à travers la plongée dans la Caraïbe. Cet univers m’a vraiment intrigué. La notion même de physique y est différente, le sens de la gravité n’existe pratiquement plus... Tout cela m’a orienté vers un type d’expression plus aérien. JPG - 10,8 ko Jacques Schwarz-Bart © RFO

D’où avez-vous tiré vos influences pour cet album ?
Jacques Schwarz-Bart : C’est un album gwo ka jazz mais mes influences ne proviennent pas uniquement du jazz et du gwo ka. Certaines des harmonies sont plus inspirées de la musique classique que du jazz proprement dit.
De plus, j’utilise très peu dans cet album là les rythmes fondamentaux du gwo ka. J’ai privilégié une création plus récente, le takuta. Le takuta est un rythme qui est tout le temps suspendu, qui tend vers une sorte de méditation rythmique.

Il y a aussi dans Abyss des ouvertures à la musique gnawa, à la fois dans les rythmes et dans les mélodies. Après deux ans de tournée, les musiciens et moi-même sommes beaucoup plus familiers avec le concept même qui avait été établi dans Soné ka la. Il nous a fallu bien deux ans pour s’y sentir complètement à l’aise et cela se ressent dans mon nouvel album.

Dans votre album figure un poème rédigé par votre mère...
Jacques Schwarz-Bart : Ce poème s’intitule « doukou perdu », ce qui signifie « quartier de lune perdu ». Ce quartier de lune, c’est celui qu’on peut entrapercevoir entre la fin d’un cycle lunaire et le début d’un nouveau.
Ce poème est une ode à tous les êtres humains nés entre deux mondes. Je veux parler par exemple des Antillais et des tous ces peuples un peu nouveaux, nés de bouleversements récents de l’histoire et qui n’arrivent facilement à trouver pied dans le monde tel qu’il est. Dans ce poème ma mère dit que ce sont ces enfants nés dans le quartier de lune perdu qui font tourner la terre ...

Ce texte m’a beaucoup touché, d’autant plus que je suis doublement concerné. Je suis à la fois juif et antillais, vivant à New York, une ville ou tout le monde est né dans un doukou perdu... Je me suis complètement retrouvé dans ce texte ! JPG - 4,9 ko 2008 Service Presse Muriel Vandenbossche

Vos parents semblent très présents dans votre musique. Ils vous ont beaucoup influencé artistiquement ?
Jacques Schwarz-Bart : Cette influence s’est traduite par l’importance que j’accorde à la discipline en matière artistique, et à la nécessité de rester parfaitement transparent et humble face à l’art qu’on essaie de servir.
Mes parents n’étaient pas particulièrement réjouis au départ de me voir faire de la musique. Cela les a un peu effrayés, d’autant plus que j’ai commencé à jouer de la musique en tant que professionnel très tard, à un âge où la plupart des musiciens ont déjà une carrière. J’ai joué de mon premier saxophone à 24 ans. Trois ans plus tard je suis parti faire des études de musique et j’ai démissionné de mon poste d’assistant de sénateur. Il y avait de quoi effrayer tout parent.

Pourquoi ce changement radical de cap ?
Jacques Schwarz-Bart : Tout ce que je voulais c’était rester connecté à la musique. Mes ambitions initiales n’étaient que de pouvoir éventuellement enseigner la musique dans un petit collège quelque part, et en vivre.

Les choses se sont beaucoup mieux passées que je ne l’aurai imaginé dans mes rêves les plus fous. J’étais déjà heureux lorsque j’ai commencé à jouer professionnellement lors de mes premiers concerts à Boston, puis quand j’ai joué avec de musiciens d’envergure internationale

De façon dilettante je n’ai jamais cessé de composer et de travailler sur ce concept de gwo ka jazz. Depuis j’ai pu vraiment développer ce concept qui réconcilie mon expérience, ma vision de musicien de jazz et ma passion pour le gwo ka qui date de ma plus tendre enfance.

Justement ce concept, d’où vient-il ?
Jacques Schwarz-Bart : C’est un travail sur la durée. L’inspiration a commencé lorsque j’étais petit, et que j’écoutais Gérard Lockel (théoricien du gwo ka moderne, ndlr) lorsqu’il répétait. J’avais 8 ans et j’allais l’espionner en me cachant derrière un goyavier, car il interdisait à tout le monde d’assister à ses répétitions. Après m’être fait jeter dehors une ou deux fois je n’ai pas insisté... Par contre je suis resté fasciné par ce qu’il faisait.

D’un autre coté j’étais aussi fasciné par le jazz. Ces passions n’ont fait qu’un au bout d’un certain temps.
C’est bien plus tard que j’ai pu commencer à vraiment travailler dessus , à l’école de musique de Berklee notamment. JPG - 11 ko © RFO

Vous allez rester cette voie où vous avez l’intention d’explorer d’autres chemins ?
Jacques Schwarz-Bart : Pour s’enrichir, il faut partir. Pas forcément géographiquement mais au moins mentalement. Il faut s’échapper de son enveloppe nationale, générationnelle et culturelle. Si je n’avais pas exploré toutes sortes de styles musicaux, je pense que je n’aurai pas pu composer Soné ka la tel que je l’ai fait.
Apres deux albums dans lesquels j’ai pu vraiment établir les fondations du gwo ka jazz, je pense qu’il me faut faire un album différent dans la foulée. Je pense aller voir un peu ailleurs, afin de mieux revenir...

Sur Soné ka la vous avez collaboré avec Admiral T ; on vous retrouve aux cotés de Guy Conquet sur Abyss. Deux représentants de la musique guadeloupéenne complètement différents...
Jacques Schwarz-Bart : Comme toute grande musique, le gwo ka s’adresse à l’humanité au delà des générations. Le choix de Admiral T s’accordait au caractère explosif de Soné ka la. Le choix de Guy Conquet, quant à lui s’accorde beaucoup plus au coté musique de veillée, qui peut être triste ou joyeuse mais qui est toujours empreinte de la profondeur et d’ouverture mystique.


Dans la deuxième partie de An ba mango la, le morceau dans lequel il intervient, il joue le rôle du prieur qui annonce un décès et l’enterrement qui va avoir lieu. La façon dont Guy incarne ce prieur est émouvante... jusqu’à la folie. Je suis particulièrement heureux d’avoir joué avec Guy sur cet album car il atteint un âge où tout peut arriver et où on peut ressentir plus que jamais cette proximité avec la mort.
Il est vraiment transporté dans son interprétation. Lorsqu’il a chanté dans le studio nous avons tous senti nos cheveux se dresser sur nos têtes.

Pensez vous que le gwo ka doit se mélanger avec d’autres musiques pour continuer à survivre ?
Jacques Schwarz-Bart : Le gwo ka s’est très bien développé sans se mélanger à d’autres musiques. Mon choix de l’utiliser dans ma musique n’est pas un choix identitaire, c’est un choix artistique. Je n’essaie pas d’être un représentant de la Guadeloupe. Si je le suis, c’est avec fierté, mais ce n’est pas du tout mon objectif.

Je suis par conséquent très mal placé pour dire ce que doit être l’avenir du gwo ka. Le devoir sacré d’un artiste c’est de respecter les autres artistes ; et j’ai le plus profond respect, tant pour ceux qui font de la tradition, que pour ceux qui utilisent le gwo ka à divers titres. Chaque individu est libre, dès lors qu’il est sincère dans sa démarche d’utiliser ce qu’il veut dans son art.

Abyss , Jacques Schwarz-Bart, Universal Music Jazz France, 2008

En savoir plus :


- [ La page Myspace de Jacques Schwarz-Bart->http://www.myspace.com/gwoka]


- [Le site Internet de Jacques Schwarz-Bart->http://www.brotherjacques.com/]

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