Culture -

Publié le 07/06/2010 | 15:26

LITTERATURE. Toxic Island, par Ernest Pépin

Par Catherine LE PELLETIER

La Guadeloupe et les Guadeloupéens. C’est le thème de prédilection d’Ernest Pépin, dont les romans déclinent différents aspects de l’archipel et de ses habitants. Entretien.

Ernest Pépin © Catherine Le Pelletier/France Télévisions Pourquoi avez-vous écrit ce livre-là ?
EP : Parce que notre société est complexe et problématique. Il y a un gros problème, au niveau des jeunes en particulier, ils sont souvent à la dérive. C’est un livre qui va passer de la dérive au salut, l’espoir est préservé, le salut proposé en passant par la médiation de la tradition. Dans ce roman, il y a aussi la présence d’une femme « soukougnan », c’est-à-dire d’une femme qui part en mission pour sauver « la tribu des égarés ».

En même temps, c’est un livre qui parle de drogue. Est-ce parce que, selon vous, la Guadeloupe souffre plus particulièrement en ce moment, de ce fléau ?
EP : Voyez ce qui vient de se passer à la Jamaïque. On sait que ce fléau touche la Caraïbe, les Amériques. On ne doit pas subir tous les effets négatifs de la modernité. On doit essayer d’être conscients. Cette histoire donne envie de l’être et envie de trouver une solution, en s’appuyant sur notre culture, notre identité, même si elle est problématique.

D’aucuns considèrent que votre écriture est surprenante pour cet ouvrage. Raphaël Confiant dit que vous vous inscrivez dans la « néo-créolité » ; d’autres, trouvent votre écriture très crue. Qu’en pensez-vous ?
EP : Chaque roman, est pour moi une expérimentation, un défi. Chaque roman est différent. Tambour Babel n’est pas écrit comme L’homme au bâton ; L’homme au bâton n’est pas écrit comme le Cantique des Tourterelles. Toxic Island, c’est vrai, n’est pas écrit comme les autres. Cette fois-ci, il s’agit d’un roman qui s’inscrit dans la modernité. Donc, il me fallait trouver un langage, cru, certes, mais qui correspond à cette modernité. Nous sommes dans une époque où l’on parle vite, où l’on va directement aux choses, tout en essayant de préserver la poésie ou la poétique du récit.

La poésie est toujours bien présente chez vous. Comment la situez-vous, dans votre œuvre ?
EP : J’écris de la poésie tout le temps, presque tous les jours. Lorsque j’estime avoir un recueil qui corresponde à ce que j’ai envie de dire, de faire, je rassemble mes pages, j’en enlève aussi et je les propose à un éditeur.

Vous travaillez déjà sur un prochain roman ?
EP : J’ai plusieurs pistes. L’une d’entre elles concerne la trajectoire d’une femme chanteuse. Cela pourrait concerner par exemple Manuella Pioche, dont la vie pourrait rejoindre celle d’Edith Piaf ou de Bessie Smith. Cela concerne l’histoire d’une femme qui veut exister par la chanson, mais qui n’est pas bien perçue, qui sombre alors dans l’alcool ou dans la drogue, mais qui arrive finalement, grâce à son talent, à transcender un destin quasiment tragique. 

Extrait : « Je me sentais peinard dans ce maquis des débrouilles où chacun tirait son diable en croyant que la vie se résumait à acheter, à baiser la fourmilière des femmes, à coquer comme ils disent du matin au soir et du soir au matin, à paraître mannequin au lieu d’exister en plénitude. C’était cela le temps que l’on m’avait légué et je faisais avec, du haut de ma jeunesse, et même parfois, je n’enviais aucun roi parce que mon royaume, à moi, relevait de l’invisible et des franges marginales où coulaient la drogue, le sexe et le rhum au gingembre. » (Ernest Pépin, Toxic Island, Ed. Desnel, chap. I)

Raphaël Confiant comme lecteur

Quand un écrivain parle d’un autre écrivain, cela donne quoi ? Quand le talentueux Raphaël Confiant s’intéresse au dernier Pépin, la critique est généreuse, positive et quelque peu dithyrambique. Pour Confiant, Pépin innove au plan de la création : « Pépin réussit un véritable bouturage de la néo-oralité créole (les légendes urbaines) avec l’écriture, ce à quoi échouent tous ceux qui s’imaginent qu’il suffit de parler du chômage, du sida ou de la drogue pour faire de la littérature antillaise moderne. Le romancier guadeloupéen démontre que si aucun lien n’est établi entre ces thèmes et l’oralité (la parole populaire en fait), on fait du roman français tropicalisé. Car un roman n’est pas une description ou une analyse sociologique et Pépin ne raconte pas l’épisode du Moule. Il le prend comme point de départ et construit une fiction qui lui est propre. »

Retrouvez la critique de Raphaël Confiant sur Montray Kreyol

Toxic Island – par Ernest Pépin – Editions Desnel, Fort-de-France, Martinique, avril 2010, 184 pp.

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