C’est bien la toute première fois qu’un travail sur les années guadeloupéennes de Félix Eboué est entrepris. C’est un coup de maître, de l’historien René Bélénus qui vient de publier un ouvrage avec le concours des Archives Départementales de la Guadeloupe.
Conférence de René Bélénus au Fort-Fleur-d’Epée (Gosier)@CLP/FranceTV
Alors que les festivités viennent de s’achever en Guyane où l’aéroport a désormais pour éponyme Félix Eboué, la Guadeloupe montre de nouveau son intérêt pour ce Guyanais. René Bélénus, docteur en histoire, vient de publier un magnifique ouvrage intitulé : « Félix Eboué, les années guadeloupéennes, Discours de 1936 à 1938 ». L’historien a effectué un travail de recensement, de choix et de commentaire de textes du gouverneur que fut à cette période-là Félix Eboué en Guadeloupe.
Félix Eboué, un homme de son temps
La polémique est connue : Félix Eboué a été gouverneur colonial en Guadeloupe, a œuvré en Afrique au nom de la France coloniale. Comment a-t-il pu être du côté des opprimés avec de telles attaches ? René Bélénus a fort bien expliqué à ceux qui s’interrogeaient là-dessus, que Félix Eboué était tout simplement quelqu’un de son temps. Entre 1936 et 1938, c’est-à-dire au moment du Front Populaire, la pensée dominante qui se dégageait alors des « quatre vieilles » (Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion), était celle de l’assimilation. Les populations et leurs représentants n’aspiraient qu’à une seule chose : à cette assimilation qui leur proposerait –selon leur vision- un mieux être certain. L’élément à prendre en compte, est la pauvreté dans laquelle vivaient les colonisés. Les quatre pays n’étaient pas développés. C’est précisément la perspective du développement à laquelle ils aspiraient. Félix Eboué faisait partie de ceux qui croyaient en une possibilité de développement, avec la France. Ce qui ne l’a pas empêché de s’interposer, lorsque des décisions iniques devaient être appliquées.
L’œuvre d’Eboué en Guadeloupe
Lorsqu’Eboué est arrivé en Guadeloupe, sa première constatation a été la pauvreté dans laquelle vivait la population. Une pauvreté qui s’expliquait en partie par un monde du travail dans lequel aucune barrière n’existait : pas de contrat de travail, pas de limite dans la demande des patrons, pas de minimum pour les salariés qui, d’une année à l’autre, vivotaient sans aucune garantie. Alors, la première œuvre du Gouverneur nouvellement nommé, a été d’instaurer, au grand dam des planteurs et de la classe dominante, le minimum social. En cela, Félix Eboué est allé au-delà de ce que le Front Populaire demandait. Il a préféré au strict « minimum vital », un « minimum social » qui prenait en compte la réalité quotidienne des travailleurs. C’est à partir de là que ses ennuis commencent.
Une popularité dérangeante
De son arrivée à son départ, Félix Eboué a bénéficié dans la Guadeloupe toute entière d’une popularité extrêmement forte. Les Guadeloupéens l’admiraient, avaient confiance en ce « nègre gouverneur » et ne manquaient pas de le faire savoir. De son côté, Félix Eboué a tenu a visiter chaque commune de Guadeloupe et a eu l’occasion d’affirmer son attachement au peuple Guadeloupéen. On se rappelle par exemple le discours prononcé à Ste Rose, où des ouvriers avaient séquestré un planteur et sa famille, exigeant une augmentation. Mais la foule menaçait de violence. Eboué prend la parole et met en avant le fait qu’il est noir, tout comme les grévistes, pour leur demander de se calmer. C’est la seule fois où il arguera de sa couleur de peau. Grâce à son intervention, aucune violence n’a été perpétrée. Eboué ne s’est, malgré les nombreuses manifestations, jamais servi des forces de l’ordre pour ramener le calme.
Un souvenir éternel
Finalement rappelé en France pour « consultation », il ne reviendra jamais en Guadeloupe, où il a été à la tête du pays pendant 22 mois. Pour son départ, une foule toute entière l’a accompagné de Basse-Terre, jusqu’à l’embarcadère. Lui, espérait revenir, les Guadeloupéens, peut-être plus lucides, savaient qu’il ne reviendrait jamais. Lorsqu’il a quitté la Guadeloupe, Félix Eboué n’avait plus que six années à vivre. Il est mort d’épuisement, au Caire, en Egypte, en 1944.
Aujourd’hui, son souvenir est toujours très marqué en Guadeloupe où l’on retrouve dans chaque commune, qui un collège, une rue, un boulevard, un bâtiment, du nom du Guyanais.
L’ouvrage de René Bélénus@CLP/FranceTV
Jouer le jeu
Le discours le plus connu de Félix Eboué est certainement celui qu’il a prononcé au Lycée Carnot Le 1er juillet 1937, Félix Eboué participe à la cérémonie de remise des prix du Lycée Carnot à Pointe-à-Pitre. Ce discours reste très actuel :
« À cette jeunesse que l’on sent inquiète, si incertaine devant les misères de ces temps, qui sont les misères de tous les temps, Ne devons-nous pas conserver à cette jeunesse ses qualités essentielles : l’indépendance, la fierté, l’orgueil, la spontanéité, le désintéressement ? Je ne résiste pas, quant à moi, au désir de vous indiquer, mes jeunes amis, une formule qui permet de gagner sinon à tous les coups, mais de gagner sûrement en définitive. Votre maître vient de vous dire : « Soyez sportif ! Soyez chic !... » Il a raison : là se trouve la vérité. Mais pour la réaliser pleinement, totalement, splendidement, je vous dirai à mon tour : « jouez le jeu ! ».
Jouer le jeu, c’est être désintéressé.
Jouer le jeu, c’est réaliser ce sentiment de l’indépendance dont je vous parlais il y a un instant.
Jouer le jeu, c’est piétiner les préjugés, et apprendre à baser l’échelle des valeurs uniquement sur les critères de l’esprit. Et c’est se juger, soi et les autres, d’après cette gamme de valeurs. Par ainsi, il vous sera permis d’affirmer et de faire admettre que les pauvres humains perdent leur temps à ne vouloir considérer que les nuances qui les différencient, pour ne pas réfléchir à trois choses précieuses qui les réunissent : les larmes que le proverbe africain appelle « les ruisseaux sans cailloux ni sables », le sang qui maintient la vie, et enfin l’intelligence qui classe ces humains en hommes, en ceux qui ne le sont pas ou qui ne le sont guerre ou qui ont oubliés qu’ils le sont.
Jouer le jeu, c’est garder farouchement cette indépendance, parure de l’existence ; ne pas se laisser séduire par l’appel des sirènes qui invitent à l’embrigadement, et à répondre, en pensant aux sacrifices qu’elles exigeraient en retour :
Quelle mère je quitterais ! Et pour quel père !
Jouer le jeu, c’est savoir prendre ses responsabilités et assumer les initiatives quand les circonstances veulent que l’on soit seul à les endosser ; c’est pratiquer le jeu d’équipe avec autant plus de ferveur que la notion de l’indépendance vous aura appris à rester libres quand même.
Jouer le jeu consiste à ne pas prendre le ciel et la terre à témoin de ses déconvenues, mais au contraire, à se rappeler les conseils liminaires d’Épictète à son disciple : Il y a des choses qui dépendent de nous ; il y a des choses qui ne dépendent pas de nous. C’est aimer les hommes, et se dire qu’ils sont tous bâtis selon la commune mesure humaine qui est faite de qualités et de défauts.
Jouer le jeu, c’est mépriser les intrigues et les cabales, ne jamais abdiquer malgré les clameurs ou murmures et poursuivre la route droite qu’on s’est tracée.
Jouer le jeu, c’est pouvoir faire la discrimination entre le sourire et la grimace ; c’est s’astreindre à être vrai envers soi pour l’être envers les autres.
Jouer le jeu, c’est se pénétrer que ce n’est pas en tuant Caliban que l’on sauvera Ariel.
Jouer le jeu c’est respecter l’opinion d’autrui, c’est l’examiner avec objectivité, et le combattre seulement si on trouve en soi les raisons de ne pas l’admettre, mais alors le faire courageusement et au grand jour.
Jouer le jeu, c’est respecter nos valeurs nationales, les aimer, les servir avec passion, avec intelligence, vivre et mourir pour elles, tout en admettant qu’au-delà de nos frontières, d’authentiques valeurs sont également dignes de notre estime et de notre respect. C’est se pénétrer de cette vérité profonde que l’on peut lire au 50e verset des Vers d’Or :… Tu sauras, autant qu’il est donné à l’homme, que la nature est partout la même… Et comprendre alors que tous les hommes sont frères et relèvent de notre amour et de notre pitié.
Jouer le jeu, dès lors, c’est s’élever contre le conseil nietzschéen du diamant et du charbon : Sois dur ! Et affirmer qu’au dessus d’une doctrine de la force, il y a une philosophie du droit.
Jouer le jeu, c’est proclamer c’est qu’on ne prend pas pour un juge un peuple téméraire, et poursuivre son labeur sur le chemin du juste et de l’humain, même lorsque les docteurs et les pontifes vous disent qu’il est trop humain.
Jouer le jeu, c’est préférer à Wotan, Siegfried, toute la puissance de la jeunesse et spontanéité de la nature.
Jouer le jeu, c’est refuser les lentilles pour conserver le droit d’aînesse.
Jouer le jeu, c’est fuir avec horreur l’unanimité des adhésions, dans la poursuite de son labeur. C’est comprendre Descartes en admettant Saint Thomas ; c’est dire Que sais-je ? Avec Montaigne et Peut-être avec Rabelais. C’est trouver autant d’agréments à l’audition d’un chant populaire qu’aux plus charmantes compositions musicales.
C’est s’élever si haut que l’on se trouve partout à son aise, dans les somptueux palais comme dans une modeste chaumière de l’homme du peuple ; c’est ne pas voir un excès d’horreur quand on est admis là, et attribuer la même valeur spirituelle au protocole officiel, à l’académisme, qu’au geste si touchant par quoi la paysanne guadeloupéenne vous offre, accompagnée du plus exquis des sourires, l’humble fleur des champs, son seul bien, qu’elle est allé cueillir à votre attention.
Jouer le jeu, enfin, c’est mériter votre libération et signifier la sainteté, par la pureté de votre esprit. »
L’ouvrage :
Félix Eboué, Les années guadeloupéennes, discours de 1936 à 1938 commentés par René Bélénus, Archives Départementales de la Guadeloupe, Conseil Général, 2012, 367p.
Pour aller plus loin :
La page wikipedia sur Félix Eboué
Le site de Rédris, un auteur de site guyanais, qui rend hommage aux grands hommes de Guyane, dont Eboué
Le lien pour voir ou revoir le film de Barcha Bauer sur Félix Eboué
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