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Publié le 24/03/2009 | 14:27

ENVIRONNEMENT. Chlordécone, une bombe en Guadeloupe

Par Catherine LE PELLETIER

La parution du dernier ouvrage de Philippe Verdol, ’L’île-Monde dans l’œil des pesticides’ (Ibis Rouge Editions), apparaît comme une bombe a(na)tomique dans un milieu désormais perverti.

Le Chlordécone a fait son travail, insidieux, au cours des décennies pendant lesquelles il a été utilisé en Guadeloupe et en Martinique. Résultat : les terres sont sales, souillées, désormais productrices de légumes malades. Les consommateurs sont atteints. Ce n’est pas un scénario-catastrophe, c’est la réalité des Antilles françaises en 2009.

Utilisation prolongée aux Antilles

Le Chlordécone est un insecticide puissant, utilisé pour lutter contre les charançons. Il a été interdit aux Etats-Unis dès 1976. En France, il faut attendre 1990 pour que son utilisation soit interdite. Une interdiction qui ne sera effective en Guadeloupe en et Martinique qu’en 1993. Et encore, tout le monde sait, aux Antilles, qu’après cette date, utilisation en a encore été faite, avec des stocks qu’il «  fallait  » épuiser sur place. Aujourd’hui, on s’accorde à reconnaître les méfaits du pesticide. Mais il en a fallu du temps, et de l’énergie, pour arriver à ce résultat. Et encore  ! Il est loin d’être satisfaisant, lorsqu’on comprend réellement les risques de la contamination.

Le livre de l’urgence © Ibis Rouge Editions Une «  communication  » contradictoire

Jusqu’à présent, la communication qui a été faite sur les risques résultants de l’utilisation du Chlordécone, visait à informer, sans provoquer la panique. Il s’agissait d’apporter une information à la population, tout en préservant le secteur économique agricole local. Une contradiction  qui n’a fait qu’augmenter le flou habituellement laissé par les «  communicants  ». A tel point qu’en 2008, il a fallu créer un plan d’action Chlordécone. Il se traduit notamment en 2009, par l’opération «  Jafa  » (jardins familiaux). Au cours de la rencontre qui a eu lieu à Trois-Rivières, menée par Alain Parodi, le Directeur de la santé et du développement social.

Objectif  : donner aux 9 communes du Sud-Basse-Terre, particulièrement touchée par la contamination, une nouvelle information, sur le danger de la consommation au quotidien des produits du jardin familial. Autrement dit, la DSDS conseille aux Guadeloupéens de limiter leurs consommations de fruits et de légumes de leurs propres jardins, lorsqu’ils sont pollués. Officiellement, il leur est demandé de «  varier  », de «  diversifier  » leur alimentation. Un discours qui va à l’encontre de celui, populaire, utilisé par exemple pendant le conflit du LKP en Guadeloupe, où le mot d’ordre était de «  consommer local  ».

La contradiction est forte. Mais l’enjeu est si important, puisqu’il s’agit bien de santé publique, qu’une enquête sera menée sur quelques 15 927 jardins familiaux de la Basse-Terre. Partisan d’une alimentation locale saine, Philippe Verdol préconise quant à lui une information au Chlordécone non pas restreinte à des réunions de quartier dans 9 communes, mais élargie (via des émissions TV et radio) à l’ensemble de l’archipel et assortie de grands débats publics interactifs retransmis par les principaux médias.

Presque tout le monde a utilisé le Chlordécone et le Mirex

Si les agriculteurs ont été les consommateurs «  naturels  » du Chlordécone, ils ne sont pas les seuls. Les pesticides puissants, véritables poisons,  comme le Chlordécone contre les charançons ou le Mirex contre les fourmis, ont été utilisés par tous  : «  Les particuliers et autres agriculteurs du dimanche ont eu recours au Chlordécone dans leur lutte contre les charançons du bananier, mai aussi, indépendamment de la culture bananière, contre les fourmis manioc  ; ce faisant, ils recherchaient l’efficacité à bas prix et surtout la rémanence  : leur travail d’entretien courant était alors moins pénible et la terre «  était moins basse  ». Rappelons qu’en Guadeloupe, à la veille de son interdiction de commercialisation, le Mirex était en vente jusque dans les grandes surfaces de bricolage (rayon jardinage) ainsi que dans les supermarchés alimentaires, en sachets de 35 grammes. Environ 1 tonne a été écoulée selon cette filière et a ainsi pu se disséminer dans toute la Guadeloupe ». On comprend ainsi l’importance de l’information de proximité, apportée aux habitants des 9 communes les plus contaminées du Sud-Basse-Terre. Aujourd’hui encore et malgré le fait que le Chlordécone soit interdit, les sols restent souillés, ils le resteront au moins un siècle durant.

Les Antillais en train de forger une nouvelle donne génétique

Toutes les personnes qui vivent aux Antilles sont concernées par le problème. Toutes les personnes qui consomment des produits cultivés aux Antilles sont aussi concernées par le problème. Toute femme enceinte est aussi concernée par le problème. En 2003, l’étude «  Hisbiscus  » a été lancée en Guadeloupe, avec le Dr Kadhel, chirurgien-obstétricien au service de gynécologie obstétrique du CHU de Guadeloupe. Elle consistait à repérer la présence du pesticide dans la graisse abdominale des femmes enceintes. «  Le Chlordécone a été détecté dans la graisse abdominale de 100% de femmes, ce qui laisse à penser au Dr Khadel que toute la population guadeloupéenne est contaminée, dans le sang de 90% d’entre elles, mais aussi dans le sang du cordon à 94%, dans le lait maternel 3 jours après l’accouchement (40%). » Cette information n’est pas simplement alarmiste, elle tend à faire prendre conscience à tout le monde de la gravité de la contamination.

Philippe Verdol, maître de conférence à l’UAG © D.R. Un livre pour comprendre

 

Philippe Verdol réalise dans son ouvrage un historique de l’utilisation du Chlordcone aux Antilles et singulièrement en Guadeloupe. Il établit un état des lieux méticuleux de la contamination des sols, mais aussi et surtout, des êtres humains qui ont été malgré eux exposés au poison. Cet ouvrage est le premier du genre sur le sujet. Différents aspects de la contamination sont présentés et il n’y a pas la langue de bois habituellement utilisée pour parler du Chlordécone aux Antilles. C’est un ouvrage scientifique, réalisé par un universitaire, Maître de Conférences en Economie à l’Université des Antilles et de la Guyane, qui a travaillé avec des méthodes pluridisciplinaires.

Une proposition pour positiver

Dans son ouvrage, Philippe Verdol tire la sonnette d’alarme, même si pour lui, « On en est aujourd’hui à la seconde phase. Nous avons dépassé la première phase, qui était celle de la colère, de la douleur et de la souffrance. Aujourd’hui, nous sommes dans l’obligation d’accepter l’état actuel de la contamination. Mais nous sommes aussi dans une phase d’adaptation, avec un biotope à régénérer. Nous devons faire des propositions de reconstruction, cela passe par le concept de réserve de biosphère ». Une proposition qui positive et qui, pour la première fois, laisse entrevoir un espoir de bouleversement de comportement, avec une adaptation à la situation, à défaut de pouvoir la changer. Un ouvrage à lire en urgence.

Le grand bouleversement de l’agriculture mondiale

Alors que le scandale du Chlordécone a éclaté aux Antilles, ailleurs, dans le monde, un autre scandale apparaît. Il concerne la disparition des abeilles. Une disparition de colonies entière, qui entraînerait à terme, celle des fruits et légumes, pour les hommes. De nombreux spécialistes planchent sur la question pour déterminer la cause de ces morts massives. L’utilisation de certains pesticides pourrait en être la cause, mais rien n’est encore officiel.

En savoir plus :

La disparition des abeilles sur Rue89.fr

Le Syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles sur Wikipédia

Philippe Verdol, (Sous la direction de) Le chlordécone en Guadeloupe, environnement, santé société, Editions Jasor, 2007

Raphaël Confiant, Louis Boutrin, Chronique d’un empoisonnement annoncé  : Le scandale du Chlordécone aux Antilles, Editions L’Harmattan, 2007

Philippe Verdol, L’île-Monde dans l’œil des pesticides, Ibis Rouge Editions, 2009

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